Où se trouvent les voix de Dieu lorsque l’on déporte des enfants ?
- gozlancontact
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Un silence qui interpelle de la part des autorités religieuses au vu du drame ukrainien.
L’histoire impose parfois aux hommes de foi de ne pas s’en tenir à la prière. Elle exige d’eux qu’ils s’expriment, qu’ils fassent cause commune pour protéger l’impuissant et qu’ils n’hésitent pas à dénoncer. A tout le moins, elle leur demande de ne pas détourner les yeux. Le cas des enfants ukrainiens est de ceux-là.
Depuis l’invasion russe de l’Ukraine, des dizaines de milliers d’enfants ont été déportés vers la Russie et ses territoires d’occupation. L’Union européenne en recense plus de 20 500. En mars 2026, une commission onusienne a qualifié ces faits de crimes contre l’humanité. Dès décembre 2025, l’Assemblée générale des Nations unies avait sommé la Russie de restituer sans condition et en toute sécurité tous ces mineurs, mettant fin aux adoptions forcées, à l’endoctrinement ou aux changements d’identité.
Dès lors, on se pose la question : où sont les grandes voix religieuses du monde ?
Il ne s’agit pas de pointer une inaction totale. Le Vatican s’est montré actif. Le pape François a poussé le Saint-Siège à trouver des moyens de ramener les enfants et le cardinal Zuppi en a fait l’objet premier de son action humanitaire. Devant l’ONU, il a été rappelé que c’était une affaire de justice, non de politique. On l’accordera.
Mais je demande pourquoi n’en est-elle pas une cause interreligieuse de premier plan ? Pourquoi ne nous dit-on pas chaque jour, de la part des institutions chrétiennes, juives, musulmanes ou bouddhistes, que ces enfants doivent rentrer chez eux ? N’y a-t-il pas lieu d’une déclaration mondiale, sans équivoque : « Rendez les enfants à leurs familles » ?
Les religions ont pourtant déjà répondu. Pas besoin de forger une quelconque justification théologique, les textes fondateurs s’expriment avec une clarté qui déconcerte.
Pour le christianisme, l’enfant est le Christ
Dans l’Évangile de Marc (9,37), Jésus place un enfant au milieu de ses disciples et l’on y lit : « Celui qui accueille en mon nom un enfant comme celui-ci, c’est moi qu’il accueille. » C’est une responsabilité spirituelle avant d’être un acte de compassion. Matthieu 25 va plus loin encore dans sa radicalité : ce que l’on omet de faire pour les plus petits, on ne l’a pas fait pour lui. La question est de taille pour une Église face à un enfant arraché au sien : prier s’impose, mais selon l’Évangile, l’inaction n’est pas neutre.
Le judaïsme ne tolère pas l’indifférence
La Torah est sans ambiguïté. Lévitique 19,16 ordonne de ne pas rester indifférent au sang de son prochain. Le Talmud y voit l’obligation de porter secours à qui court danger. La tradition enseigne que sauver une vie, c’est sauver un monde. Face à des milliers de séparations, comment un rabbin peut-il s’abstenir ? Il n’est pas question de faire de lui un diplomate, mais bien un défenseur de la vie, tel que sa tradition l’exige.
L’islam n’oublie pas l’opprimé
Le Coran s’en donne à cœur joie... Le verset 75 de la sourate An-Nisa s’interroge : « Et qu’avez-vous à ne pas [...] [agir] pour les faibles, ces hommes, femmes et enfants qui s’écrient : “Seigneur ! Fais-nous sortir de cette cité d’injustes...” » On y voit une mention tout à fait explicite des enfants en tant que personnes vulnérables à secourir. De la même façon, le Coran met l’accent sur l’obligation vis-à-vis des orphelins, considérant qu’il est bon et juste de leur faire du bien.
Dès lors, les autorités musulmanes dans le monde entier devraient se montrer à l’écoute d’une interrogation : quand des enfants sont arrachés à leur famille, déplacés de force et dépouillés de leur identité, où se trouve la voix religieuse pour réclamer qu’on les rende ? Ce n’est ni une question de nationalité, ni un appel aux musulmans pour qu’ils s’alignent sur un camp militaire. C’est une affaire de défense de l’enfant, et ce sont des enfants vulnérables dont il est question dans le texte sacré.
Le bouddhisme : une compassion qui ne saurait être seulement méditative
Si l’on en croit ses enseignements, le bouddhisme offre une vision de la compassion d’une universalité rare. Le Karaniya Metta Sutta invite à la bienveillance pour tous, qu’ils soient faibles ou forts. Il va jusqu’à invoquer la mère qui n’hésiterait pas à mettre sa vie en jeu pour son unique enfant. C’est une image primordiale. Une mère protège ; elle ne se pose pas la question de la religion ou de la nationalité de l’enfant avant de le faire.
Les grandes instances bouddhistes ont donc aussi à répondre : peut-on laisser la compassion au stade de la méditation face à des enfants séparés de leurs parents ?
On retrouve là une responsabilité commune à quatre religions : christianisme, judaïsme, islam, bouddhisme. Chacune a sa théologie, son histoire, ses traditions. Mais elles convergent sur un point de fond : l’impératif de protéger l’enfant faible. C’est ce qui rend le silence religieux si incompréhensible.

Le risque de la « neutralité »
Il se manifeste sous une prudence quelque peu étrange de nos jours. On évoque la paix, le dialogue, la réconciliation, un cessez-le-feu, les maux de l’humanité, mais dans l’optique de ne froisser personne, on finit par omettre de nommer ceux qui souffrent. La paix n’implique pas l’équivalence des responsabilités. On peut appeler à un cessez-le-feu et dénoncer les déportations. On peut vouloir la réconciliation sans imposer l’oubli aux victimes. En un mot, on peut être politiquement neutre sans l’être moralement. Là est l’écueil.
Un enfant n’est pas un instrument de guerre
Ce n’est pas un prisonnier, un trophée, un outil pour changer la démographie d’un territoire ou une page blanche où l’État vient réinscrire une identité nationale. L’enfant n’est pas non plus un objet d’endoctrinement. Quand on lui enlève ses parents, qu’on lui donne une autre citoyenneté ou qu’on le place dans une autre famille, on passe d’une problématique humanitaire à celle de la dignité humaine. L’Union européenne signale d’ailleurs de tels cas de figure chez les enfants ukrainiens, qu’il s’agisse d’adoption ou de changement d’identité.
Alors pourquoi les grandes religions ne s’expriment-elles pas d’une seule voix ? C’est l’essentiel de cet appel. Pourquoi ne voit-on pas se former une coalition mondiale des autorités religieuses pour le retour des enfants ukrainiens ? Que le pape, les grands rabbins, les patriarches orthodoxes, les responsables protestants ou les représentants bouddhistes publient une déclaration commune n’aurait rien d’impossible. Une déclaration qui ne s’attarderait ni sur l’OTAN, ni sur les frontières, ni sur les armes, et qui ne prétendrait pas trancher la guerre. Il y a une évidence à formuler :
« Un enfant doit être rendu à sa famille. Il ne saurait être déporté, ni instrumentalisé politiquement. On ne l’emploie pas comme un outil de pouvoir et on ne le soumet pas à une rééducation qui effacerait son identité. Les enfants d’Ukraine ont vocation à rentrer chez eux. »
C’est là que se pose une interrogation pour les dignitaires religieux. Je m’en voudrais de ne pas la poser en public aux responsables du monde entier. Vous disposez de l’autorité morale, de vos fidèles, de vos lieux et de vos réseaux. Vous avez la capacité de vous adresser à des millions de gens et, n’oublions pas, vous avez vos textes.
Alors qu’attendez-vous ?
Qu’attendez-vous pour faire du rapatriement des enfants ukrainiens une cause religieuse de premier plan ? Pour aller à la rencontre des familles ? Pour exiger des autorités russes qu’on identifie et localise chaque mineur afin de lui permettre de revenir ? Ou encore pour en faire l’objet de vos rencontres interreligieuses ?
La foi ne se résume pas à des mots.
Les dirigeants religieux feraient bien de méditer sur ce point. La prière sans geste risque de n’être qu’un confort. Face à la souffrance d’un enfant, la foi doit s’ériger en protection ; face à la séparation d’avec ses parents, elle doit trouver une voix ; face à la perte d’identité, une résistance morale ; face à la déportation, une exigence de justice.
Prenons nos propres références. Le christianisme nous enseigne à protéger les plus petits. Le judaïsme proscrit l’indifférence au sang d’autrui. L’islam invite à la défense des faibles, dont les enfants. Le bouddhisme prône une compassion universelle, de l’ordre de celle d’une mère pour son fils. Le débat n’est donc plus de savoir ce que disent les religions, mais ce que font ceux qui s’en prévalent.
Laissons-nous une dernière question. Dans quelques décennies, les historiens passeront en revue cette époque : les sanctions, les diplomates, les résolutions onusiennes et les décisions des gouvernements. Ils examineront aussi l’attitude des responsables religieux et se demanderont : « Qu’ont fait ces hommes et femmes de leur vie consacrée à la dignité humaine quand des milliers d’enfants furent arrachés aux leurs ? »
Nous serions mieux inspirés de pouvoir dire : ils ont agi, ils ont refusé de se taire, ils ont réclamé leur retour.




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