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Ukraine : un pays qui lutte contre l’antisémitisme, loin du « nazisme » que lui prête la propagande russe

  • gozlancontact
  • il y a 58 minutes
  • 6 min de lecture

 

De la France à l’Ukraine, une même question : comment combattre l’antisémitisme


Dans un article antérieur, j’ai examiné les ressorts et les mécanismes de l’antisémitisme en France à travers le prisme d’une géopolitique systémique. Je me suis ensuite penché sur des trajectoires et des modèles différents, comme celui de l’Azerbaïdjan, dont l’histoire et l’environnement n’ont rien à voir avec le nôtre mais qui présente un cas de figure fort intéressant quant au vivre-ensemble entre ses communautés. Je veux aujourd’hui donner la suite de cette série en m’intéressant à l’Ukraine.


L’Ukraine est un pays que je fréquente souvent dans l’exercice de mes recherches sur les enfants déportés et l’impact humain de la guerre. Ces allers-retours m’ont donné l’occasion de voir une Ukraine qui ne se résume pas aux images que les médias nous servent chaque jour ou aux affrontements de récits politiques.


Quand la réalité contredit le récit


En géopolitique, certains mots cessent d’être de simples descriptions pour devenir des instruments de combat. Depuis février 2022, c’est le cas du terme « nazi » dans le discours du Kremlin. Pour justifier son invasion, la Russie s’est donnée pour vocation de « dénazifier » l’Ukraine, qu’elle accuse d’être aux mains d’une idéologie extrémiste. Le schéma est familier: Moscou se pose en sauveur de l’Europe face à un foyer supposé de néonazisme et d’antisémitisme radical. Le problème est que la construction narrative russe bute sur les faits institutionnels et sociologiques d’une Ukraine contemporaine bien plus nuancée.


Il ne faut pas non plus se voiler la face : l’Ukraine n’est pas exempte d’antisémitisme, de même qu’aucun État européen ne peut en faire fi. Elle a, comme ses voisines, une histoire lourde de pogroms, de collaboration avec l’occupant nazi et de crimes de masse. La question qui se pose est de savoir quelle place l’antisémitisme y tient vraiment, dans l’État, les urnes ou la société.


Les chiffres et les institutions en disent long. L’Ukraine a massivement porté un président juif à la tête de l’État, son Parlement a voté en 2021 une loi qui interdit formellement l’antisémitisme et les partis d’extrême droite sont électoralement relégués. Loin d’un « régime nazi », le pays offre un bel exemple de transformation politique d’une société post-soviétique confrontée à son passé.

 

Zelensky, ou la fin de l’identité juive comme marqueur politique


Volodymyr Zelensky a emporté de manière quasi écrasante l’élection présidentielle en avril 2019, avec 73,22 % des voix au second tour contre 24,45 % pour Petro Porochenko. Les données de la Commission électorale centrale n’admettent aucune interprétation. Ce qui frappe chez Zelensky, c’est que sa condition de juif n’a pas fait obstacle à sa victoire. Dans un pays censé être infesté de néonazis, une telle marge est une anomalie. Avant lui, Volodymyr Hroïsman, issu d’une famille juive, avait déjà été Premier ministre de 2016 à 2019. On a donc vu coexister au sommet de l’exécutif un chef de gouvernement et un président d’origine juive, ce qui n’a guère de sens si l’on croit l’idéologie gouvernementale antisémite.

Une élection seule ne prouve pas l’absence d’antisémitisme, mais elle montre qu’il est possible de concilier une identité juive et une candidature majoritaire.


Les enquêtes vont dans le même sens. Selon l’Anti-Defamation League, l’indice d’attitudes antisémites en Ukraine est tombé de 46 en 2019 à 29 en 2023, son plus bas niveau, une baisse que l’organisation juge parmi les plus notables en Europe.


De son côté, le Pew Research Center note que 73 % des Ukrainiens accepteraient des Juifs comme voisins, un score supérieur à plusieurs pays d’Europe.


Si l’Ukraine était sous l’emprise d’une idéologie néonazie, on en verrait bien sûr la traduction dans les résultats des urnes. Les chiffres de 2019 sont sans appel : aux élections législatives, la coalition des forces de la droite nationaliste radicale n’a recueilli que 2,15 % des voix. C’est ce que confirment les données de la Commission électorale ukrainienne pour la liste de Svoboda, un score qui ne permet pas d’atteindre les 5 % requis pour se voir allouer des sièges au niveau national.


Pour autant, on ne saurait en déduire l’inexistence de l’extrême droite en Ukraine. Il y a là une extrême droite organisée comme dans bien des démocraties du continent, avec ses groupes radicaux, ses violences et des mouvements qui n’ont pas fait mystère de leurs discours xénophobes ou antisémites. Mais il convient de faire la part des choses entre le simple fait qu’une telle frange existe et l’idée qu’elle dominerait l’État.



Le tournant décisif : l'État ukrainien inscrit la lutte contre l'antisémitisme dans la loi

 

Le 22 septembre 2021, le Parlement ukrainien adopte la loi n°1770-IX « sur la prévention et la lutte contre l'antisémitisme en Ukraine ». Ce texte définit juridiquement l'antisémitisme, en interdit les manifestations et prévoit des responsabilités civile, administrative et pénale en cas de violation. Le texte vise notamment les appels à la violence contre les personnes d'origine juive, les discours de haine, le négationnisme ou la justification de la Shoah.

 

Un État se juge aussi par la protection qu’il offre à ses minorités et l’Ukraine moderne a tranché : l’antisémitisme n’est pas une opinion politique qu’il faille tolérer, mais une haine qu’il lui incombe de combattre.


Babi Yar : l'histoire ukrainienne ne peut être ni effacée ni instrumentalisée


Il serait malaisé de vouloir effacer ou réécrire le passé. L’Ukraine a connu des pogroms, une collaboration avec l’occupant nazi. On ne peut ignorer ce qui s’est passé à Babi Yar, près de Kyiv, où plus de 33 000 Juifs ont été massacrés en deux jours en septembre 1941. Cela n’invite pas à une vision angélique du pays, mais empêche tout autant l’inverse : se servir des crimes d’antan pour affirmer que l’Ukraine d’aujourd’hui serait de nature nazie.


Une nation n’est pas tenue de perpétuer ses fautes. De la même façon que la France n’est pas Vichy, que l’Allemagne n’est pas l’Allemagne hitlérienne, on ne peut assimiler mécaniquement l’Ukraine actuelle aux nationalistes du siècle dernier. La preuve en est le travail de mémoire mené autour de Babi Yar.

 

Le paradoxe est de mise quand le discours de « dénazification » se heurte aux faits. Le 1er mars 2022, alors que Moscou invoquait la nécessité de purger l’Ukraine du nazisme, une frappe russe sur la tour de télévision de Kyiv a envoyé des débris jusqu’au site de Babi Yar. Le mémorial a résisté, mais le symbole d’un missile qui s’abat sur l’un des lieux de mémoire de la Shoah les plus importants d’Europe n’est pas anodin.


Les Justes parmi les Nations : un autre visage de l’Ukraine

L’histoire se lit aussi sous un autre angle, celui de ceux qui ont risqué leur vie pour sauver des Juifs. Yad Vashem en a fait l’inventaire en reconnaissant un nombre considérable de Justes parmi les Nations, offrant ainsi un indicateur de première importance pour comprendre l’Ukraine. C’est l’Institut Yad Vashem qui décerne la distinction de « Juste parmi les Nations » à ceux, non-Juifs, qui ont fait preuve d’un altruisme sans attente de retour en mettant leur vie, leur sécurité ou leur liberté en jeu pour sauver des Juifs durant la Shoah.

On ne peut qu’être frappé par les chiffres :


Ainsi, l’Ukraine affiche 2 713 Justes officiellement reconnus contre 221 seulement pour la Russie. Le contraste s’avère d’autant plus saisissant si l’on prend en compte le poids démographique de ces pays à l’époque.

 

Ukraine

Population de référence : env. 38,3 millions

Justes parmi les Nations : 2 707 (soit ≈ 7,1 pour 100 000)


Russie / RSFSR

Population de référence : env. 109,3 millions

Justes parmi les Nations : 221 (soit ≈ 0,20 pour 100 000)

En d’autres termes, au regard de sa population, l’Ukraine se voit attribuer un nombre de Justes environ 35 fois supérieur à celui de la Russie.

 

Indice de Vigilance Systémique (IVS)

Application à la résilience sociétale et à l’antisémitisme en Ukraine : Août 2026


L’IVS ne se contente pas de comptabiliser les actes antisémites. Il s’agit d’une mesure qui tente de cerner l’ensemble des interactions entre des éléments capables d’affaiblir une société sur la durée, que ce soit du point de vue de la radicalisation, des tensions identitaires, de la guerre de l’information ou encore de la solidité des institutions face aux influences extérieures.

L’analyse de la situation ukrainienne est quelque peu paradoxale. Si le risque géopolitique et informationnel est de mise, l’antisémitisme interne y est plutôt bien contenu.

 

Domaine

Niveau

Évolution

Analyse

 

Antisémitisme sociétal 

🟢

Recul des attitudes hostiles en Ukraine ces dernières années.

 

Protection institutionnelle

🟢

Volonté de l’institution de veiller sur la communauté juive en se dotant d’une loi contre l’antisémitisme

 

Extrême droite politique

🟢

Les courants ultranationalistes n’ont aucune emprise politique réelle et restent anecdotiques aux urnes.

 

Cohésion sociale

🟡

 ↘

La société subit une forte pression due aux traumatismes collectifs et aux déplacements de population engendrés par la guerre.

Guerre informationnelle

🔴

L’Ukraine est une cible de choix pour la désinformation, en particulier les accusations d’antisémitisme ou de « nazisme ».

Environnement géopolitique

🔴

Le conflit avec la Russie est la première source de vulnérabilité systémique et a des répercussions indirectes sur tous les équilibres sociaux.

 





 

Évaluation globale

Indice IVS Ukraine (Août 2026) : 🟡 Niveau 2. Une vigilance maîtrisée mais une vulnérabilité externe de premier ordre.

 

 

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