Et si le problème n’était pas ce que nous croyons, mais ce que nous ne questionnons plus ?
Réflexion après Kippour
On se rend à un endroit pour une bonne raison et l’on en repart avec une tout autre, tel a été mon cas lors de Kippour.
J’étais dans la synagogue tandis que les fidèles m’entouraient de leurs prières. Les uns avaient les textes en mémoire, d’autres les lisaient, mais c’étaient toujours les mêmes mots qui sortaient, comme de temps immémorial. En observant les visages et en prêtant l’oreille, une question me venait : Est-ce que nous réfléchissons encore à ce que nous disons ?
Kippour est fait pour l’introspection, il faut s’y plier, revoir ses actes, admettre ses torts et implorer pardon, chercher à voir ce qu’il convient de modifier. Une démarche qui ne devrait pas être l’apanage de l’individu mais s’appliquer tout autant à nos sociétés, à nos États, à nos religions et aux communautés dont nous faisons partie.
Nous avons peut-être oublié pourquoi ces textes existent
La question de l’existence de Dieu n’est pas ce qui m’occupe en l’occurrence. De même, il ne s’agit pas pour moi d’établir si l’une ou l’autre religion a la vérité pour elle. Mon propos est de nature différente.
Prenons les textes, religieux comme philosophiques, que nous ont légués les siècles et qui traitent de justice, de la dignité, du pardon, de la violence, de la solidarité, de la responsabilité ou encore de la façon dont on se tient vis-à-vis de l’autre. On les a traduits, commentés, ils sont passés d’une génération à l’autre. Et pour autant, il arrive que l’on s’en tienne à les lire avec l’idée d’y apprendre quelque chose. D’aucuns s’en servent comme marqueur d’identité.
« Je suis juif, chrétien, musulman, hindou, bouddhiste », se dit-on. Finalement l’appartenance peut primer sur le fond. Le texte est défendu parce qu’il est « à nous » sans qu’on se pose la question de ce qu’il exige de nous. Il y a là une différence de taille.
S’il y a de l’identité dans une religion, on peut aussi y voir une forme d’école de vie.
Ainsi en va-t-il de Kippour par exemple. L’introspection qu’il impose se fonde sur un concept qui n’est pas des plus aisés, et pourtant simple : se remettre en question.
Pour cela, nous devons nous assumer avant de vouloir mettre en cause l’autre. Avec un tel principe, nous sommes bien au-delà du religieux
Que l’on songe à un gouvernement qui aurait l’idée de procéder de temps à autre à un examen de conscience, ou à une institution internationale admettant ses torts pour ne pas se contenter de pointer ceux d’autrui ; ou encore une communauté qui ferait preuve envers ses propres défauts de la même rigueur qu’à l’égard de ses adversaires. Ce serait révolutionnaire.
Les textes religieux parlent aussi de nous
Il n’y a pas de réponses toutes faites aux questions qu’on se pose lorsque nous nous tournons vers les grandes traditions religieuses. Chacune a son architecture théologique, ses usages. Pour autant, sous cette diversité, c’est un fonds commun d’inquiétudes humaines qu’elles ont en partage : l’altérité, la violence, la justice ou le sens à donner à l’action et comment exister dans le monde sans s’y perdre.
Prenons le christianisme et l’enseignement qu’il fait de l’amour du prochain. L’affaire paraît simple tant que l’on reste dans l’abstrait, mais le principe s’avère bien plus contraignant lorsqu’il s’agit de dire qui est ce « prochain ». Faut-il l’entendre comme celui qui nous est proche, de notre communauté ou de notre langue ? Inclure l’étranger, celui qui dérange ? La question est radicale car elle ne permet pas de se retrancher dans l’aisance de la préférence.
Dans le Coran (5:8) on verra la justice mise en rapport avec l’hostilité de façon tout à fait explicite. C’est une chose de grande portée sur le plan moral et intellectuel : l’inimitié ou le ressentiment n’ont pas cours pour faire taire l’équité. En d’autres termes, on ne peut subordonner la rectitude de son jugement à l’affinité. La justice est une discipline de l’âme, une exigence de l’intelligence morale, rien de moins.
Le bouddhisme, lui, expose la logique de l’engrenage haineux. On voit bien que si l’on répond par une violence symétrique, on ne règle rien, on s’en nourrit et le cycle de la souffrance repart. Plus que de blâmer l’agression, la vision bouddhique s’attarde sur les ressorts intérieurs de la rancœur et de l’attachement destructeur. Il y a là un changement de perspective indispensable qui amène à comprendre les conditions de la libération plutôt qu’à porter un jugement.
La Bhagavad-Gîtâ, quant à elle, s’interroge avec profondeur sur le devoir, l’action et le détachement. Elle n’a ni l’inaction ni l’impulsion aveugle en estime, mais se demande comment faire les choses comme il faut sans être esclave du résultat. C’est une éthique particulière qui s’ensuit : s’engager de plein fouet, certes, mais sans s’approprier narcissiquement l’acte ni se tenir pour l’auteur de ses effets.
L’expérience spirituelle de Kippour est l’occasion, pour le judaïsme d’offrir une intuition éthique de grande profondeur. Elle enseigne que l’homme ne saurait se pencher sur les torts de son prochain sans avoir l’humilité de se regarder en face. C’est toute la teneur de la teshouva, avec son appel au retour et à une réorientation de l’intérieur : il ne s’agit pas de s’en tenir au regret de ce qui a été fait, mais de se demander en quoi on est responsable. D’où une discipline morale de premier ordre qui impose de se poser la question la plus contraignante, « qu’ai-je fait ? », bien avant de s’interroger sur l’attitude des autres.
L’enseignement de Kippour sort de son cadre liturgique. Il dessine une anthropologie de la responsabilité où l’on commence par soi pour être juste. Comprendre vaut mieux que condamner, et se laisser juger par sa conscience avant de l’être par l’autre. Telle est une leçon du judaïsme dont l’universalité n’est pas à démontrer : c’est en changeant son regard sur soi qu’on transforme le monde.
Croyant ou non, on peut voir en ces textes une révélation, un héritage spirituel ou une construction culturelle. On peut en rejeter l’autorité religieuse et admettre en même temps la justesse de leurs intuitions. Il y a des formules qui s’imposent à l’entendement de l’homme quelle que soit sa foi.
Maîtrise de soi, responsabilité, équité face à l’hostilité, considération de l’autre… De telles exigences ne sont pas l’apanage du vocabulaire sacré, elles font partie d’une anthropologie de base, d’une idée rigoureuse de l’humain. Ainsi les textes religieux traitent-ils de nos conflits du quotidien, de nos efforts moraux, de nos aveuglements et de ce qu’il y a de grand en nous, et pas seulement de Dieu ou de la transcendance.
C’est sans doute ce qui les rend si persistants : ils posent aujourd’hui des mots anciens sur des dilemmes d’actualité, au-delà de toute différence confessionnelle. Ils ne vous épargnent pas la pensée, ils vous y contraignent pour que l’on se rende mieux compte de ce que l’on fait, de ce qui nous incombe et de ce que on se fait.

Le problème n’est donc peut-être pas la croyance
On pourrait dire que la croyance en soi n’est pas le problème, mais l’état d’esprit de fermeture qui s’ensuit quand on en fait plus l’objet d’un questionnement. La façon de trancher entre croyants et non-croyants est trop souvent de bon aloi pour une caricature : des âmes qu’on se figure contraintes par les dogmes face à des esprits affranchis de toute illusion.
Le danger est ailleurs : il advient lorsqu’une conviction, indifféremment de ce qu’elle est, se durcit en une certitude autarcique. Qu’elle s’en tienne à une identité figée, qu’elle se dérobe à la moindre réfutation et ne tolère plus l’échange. On ne voit pas cela seulement dans le religieux, mais aussi chez les partisans de certains rationalismes de pacotille qui veulent tout expliquer sans se prêter à la contradiction, ou bien dans les nationalismes d’exclusion, les idéologies politiques, les discours économiques dogmatiques.
Ce à quoi je m’oppose est l’absolutisation de la croyance, non la croyance. Un groupe ou un individu qui se croit en possession de la vérité n’a plus besoin d’écouter, trouve la nuance suspecte et le dialogue de pure perte. Une société qui s’y refuse n’aura d’autre choix que de remplacer la délibération par l’affrontement.
Nous n’avons pas besoin de croire aux mêmes choses
Il n’est pas de notre ressort de croire en des choses identiques, c’est une donnée de base dans une société pluraliste. On ne saurait respecter l’autre qu’à la condition d’être de la même foi, et pour coopérer il ne tient pas à ce que nous ayons la même conception du monde. Qu’il s’agisse de Dieu, de la religion, de la philosophie, de la politique ou encore de l’ordre social, nos points de vue peuvent diverger.
Pourtant nous devons nous rejoindre sur l’essentiel : le respect de la dignité humaine, de la justice, de la responsabilité ; la protection des plus faibles ; l’idée de pouvoir admettre ses torts ; l’interdiction faite à la violence d’être arbitraire. De tels principes ont parfois un fondement religieux, parfois ils sont tenus sans y faire appel, et c’est là tout leur mérite d’universalité.
On peut se demander si nous avons besoin de nouveaux textes. Nous sommes à la recherche de réponses, de théories, de doctrines ou d’idéologies neuves, et pour cause, l’expérience humaine en a fait une bibliothèque prodigieuse. La Torah, les Évangiles, le Coran, l’œuvre de Platon, d’Aristote, de Spinoza ou de Kant, la Bhagavad-Gîtâ, les écrits bouddhistes, etc.
Ce n’est pas tant un manque de réponses qui est en jeu. C’est l’art de lire qui nous a échappé pour comprendre et non se donner raison ; pour se laisser déstabiliser et pour voir que l’autre peut avoir une part de vérité.
Je suis reparti avec une question.
En observant les fidèles qui m’entouraient, l’idée me venait de l’extraordinaire don de l’homme de faire vivre des textes au fil des millénaires.
Il ne s’agit pas de se contenter d’enseigner les mots à nos enfants, mais de leur montrer comment s’y prendre pour découvrir ce qui se cache derrière, car on ne leur passe pas une identité de la main à la main, on leur donne du discernement.
Loin de leur inculquer seulement l’objet de leur foi, nous devons leur faire comprendre qu’une conviction peut aller loin sans se muer en prison.
L’enseignement que je tire de cette journée est que ne pas croire aux mêmes choses n’est pas essentiel, l’important est de recouvrer l’aptitude à penser de concert
Eric GozlanSpécialiste en géopolitique systémiqueCo-directeur de I-Transform. https://www.i-transform.net
Membre EU Hub on Prevention of Radicalization




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