Affaire Bardella : attendons les preuves, et ne mettons pas les Juifs au milieu
Je préfère le dire d'emblée : je ne prends pas parti. Mediapart affirme détenir des conversations privées de Jordan Bardella, qu'il dit avoir authentifiées, où le président du RN aurait tenu des propos antisémites ou complotistes, certains datant d'avant 2013. Lui parle de « faux grossiers » et a lancé une action en diffamation. Tant que les pièces ne sont pas sur la table, je n'ai pas à trancher.
Cela ne veut pas dire que je n'ai pas mon idée. Son passé, les gens qu'il fréquentait à ses débuts, ce milieu de jeunes militants d'extrême droite où, selon Le Monde, circulaient les thèses d'Alain Soral : tout cela me fait penser qu'il n'est peut-être pas aussi proche des Juifs qu'il le dit aujourd'hui. J'ai la même impression du RN en général. Mais c'est une impression, rien de plus. Fréquenter un milieu ne prouve pas qu'on en partage les idées, et un faisceau d'indices ne remplace pas un fait établi.
Ce que dit le droit
Une action en diffamation obéit à des règles précises, qui éclairent la suite.
La loi de 1881 sur la liberté de la presse définit la diffamation comme l'imputation d'un fait précis qui porte atteinte à l'honneur ou à la considération d'une personne. Attribuer des propos antisémites à un responsable politique entre dans ce cadre, dès lors que le fait est assez précis pour être vérifié.
Ensuite, le mécanisme est à l'envers de ce qu'on croit. Bardella n'a pas à prouver que les messages sont faux. Les propos diffamatoires sont présumés tenus de mauvaise foi, et c'est à Mediapart de se défendre. Le journal a deux voies.
La première est l'exception de vérité. Il doit démontrer que les faits sont vrais, de façon complète et en rapport direct avec ce qu'il a écrit. La procédure est stricte : dix jours après la citation pour signifier ses preuves et ses témoins. C'est là que les messages devront sortir, accompagnés d'expertises techniques sur leur authenticité. Deux subtilités comptent ici. La loi écarte en principe cette exception quand l'imputation touche à la vie privée, donc Mediapart devra soutenir que les propos d'un homme qui dirige aujourd'hui un grand parti relèvent du débat public. En revanche, l'ancienneté des messages ne protège pas Bardella : le Conseil constitutionnel a censuré en 2011 l'interdiction de prouver des faits de plus de dix ans.
La seconde voie est la bonne foi. Même s'il ne parvient pas à tout prouver, un journaliste peut être relaxé s'il montre un but légitime (l'information d'intérêt général), l'absence d'animosité personnelle, de la prudence dans l'expression et une enquête sérieuse reposant sur une base factuelle suffisante. Et la Cour européenne des droits de l'homme admet des critiques plus larges envers les responsables politiques.
Concrètement, ce procès, s'il va à son terme, obligera chacun à montrer ses cartes. Cela répond à ceux qui réclament des preuves, mais pas avant des mois. D'ici là, il n'y a ni condamnation ni certificat de bonne conduite.

Le soutien de Chikli
Amichaï Chikli, ministre israélien de la Diaspora et de la lutte contre l'antisémitisme, a pris publiquement la défense de Bardella. Il salue sa fermeté face au Hamas et rappelle son voyage en Israël après le 7 octobre. On peut se demander pourquoi un ministre étranger se précipite pour soutenir quelqu'un qui fait l'objet d'une enquête de presse et d'un contentieux. Mais il parle pour son gouvernement. Il ne parle pas pour les Juifs de France.
Le vrai danger
C'est ce qui m'inquiète le plus. Les Juifs de France sont une toute petite minorité, autour de 500 000 personnes selon les estimations, moins d'un Français sur cent. Pourtant, dès qu'on parle d'antisémitisme ou d'Israël, on les place au centre du débat. Chacun leur fait dire ou porter ce qui l'arrange. Dans cette affaire, on entend déjà qu'untel serait l'ami des Juifs, tel autre leur ennemi, que certains Juifs soutiendraient Bardella et d'autres le rejetteraient. On transforme ainsi toute une communauté en arbitre d'une querelle qui n'est pas la sienne.
Or ce schéma, des Juifs au cœur du jeu politique, qui comptent les points et distribuent les bons et les mauvais rôles, est exactement celui que nourrit l'antisémitisme. Même avec de bonnes intentions, on le reproduit.
Cette affaire oppose un homme politique français, un journal et des documents. Que Mediapart sorte ses preuves, que Bardella démontre qu'elles sont fausses si elles le sont, et que la justice tranche. En attendant, je préfère des faits à des procès d'intention.
Eric Gozlan
Président de Ukraine International Cordination Alliance https://uicaalliance.org/
Co-directeur d' I-Transform https://www.i-transform.net
Fondateur du site Géopolitique et Action
Directeur exécutif de Génération Justice
Membre de EU Knowlrdge Hub on Prevention of Radicalization ( Commission européenne)




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