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Ils sont revenus mais sont-ils vraiment rentrés ?

gozlancontact
il y a 11 minutes
9 min de lecture

Les enfants ukrainiens déportés en Russie face au défi de la reconstruction


Peut-on vraiment dire qu'un enfant est « rentré » lorsqu'il a retrouvé sa famille mais qu'il n'a pas encore retrouvé ses repères ? Cette question me paraît essentielle.

Depuis le début de l'invasion à grande échelle de l'Ukraine, plus de 20 500 enfants ukrainiens auraient été déportés ou transférés illégalement vers la Russie ou vers les territoires occupés. Un peu plus de 2 100 auraient, à ce jour, été ramenés en Ukraine.

Derrière ces chiffres, il ne faut jamais oublier une chose : ce ne sont pas des dossiers administratifs mais des enfants.

Des enfants qui avaient une chambre, une école, des amis, des grands-parents, une langue, des habitudes et une histoire familiale.

En quelques jours ou quelques semaines, leur environnement a changé : leur nom, leur langue, leur histoire et leur représentation de leur propre pays.


Nous parlons beaucoup du retour des enfants. Et nous avons raison d'en parler mais je crois que nous devons maintenant poser une autre question :

Que se passe-t-il dans la tête d'un enfant une fois qu'il est revenu ?

Le retour physique n'est peut-être que la première étape car la guerre peut continuer dans sala tête d’un enfant


Il faut être prudent avec le « syndrome de Stockholm »


Lorsqu'un enfant revient de Russie et qu'il continue à parler russe, qu'il semble défendre certaines personnes rencontrées là-bas ou qu'il reprend certains discours qu'il a entendus pendant son séjour, une tentation existe : on dira que c’est le « syndrome de Stockholm ».

Personnellement, je pense qu'il faut être extrêmement prudent avec cette expression car le « syndrome de Stockholm » n'est pas un diagnostic psychiatrique reconnu.  Appliquer trop rapidement cette étiquette à un enfant peut nous empêcher de comprendre ce qu'il a réellement vécu.


Un enfant n'est pas un adulte en miniature. Il dépend des adultes pour manger, dormir, être protégé et comprendre ce qui est dangereux ou ne l'est pas.


Imagions un enfant séparé de ses parents, placé dans un nouvel environnement et entouré d'adultes dont dépend entièrement sa sécurité et demandons-nous ce qu’il peut faire

Il peut résister mais il peut aussi s'adapter, il peut apprendre les règles, il peut répéter ce qu'on attend de lui, il peut chercher à être accepté et il peut aussi se rapprocher de ceux dont dépend sa sécurité.

Cela ne signifie pas nécessairement qu'il adhère profondément à tout ce qu'on lui dit, car c’est peut-être aussi une stratégie de survie.

C'est pourquoi je préfère parler de mécanismes d'adaptation au traumatisme et de stratégies de survie psychologique plutôt que de coller immédiatement une étiquette médicale.


Quand on change l'environnement d'un enfant, on peut aussi changer son histoire


C'est probablement l'un des aspects les plus inquiétants de cette situation. Les pratiques documentées concernant les enfants ukrainiens comprennent notamment des changements d'identité, l'attribution de la citoyenneté russe, des placements dans des familles ou des institutions russes et des programmes d'endoctrinement ou de militarisation. Il ne s'agit donc pas simplement de déplacer un enfant d'un endroit à un autre mais potentiellement de modifier les éléments qui construisent son identité :

·      Son prénom.

·      Sa langue.

·      Son histoire familiale.

·      Son rapport à son pays.

·      Son récit personnel.


Le véritable danger n'est pas seulement géopolitique


Nous parlons beaucoup de frontières, de défense, de renseignement, de désinformation et de sécurité, mais il existe une autre frontière : une frontière intérieure, celle de l'être humain. Ainsi nous devons essayer de répondre à ces questions :

·      Que devient un enfant lorsqu'une partie de son histoire lui a été imposée ?

·      Que se passe-t-il lorsqu'il doit vivre avec deux récits contradictoires ?

·    Que ressent-il lorsqu'il retrouve une mère qu'il n'a pas vue depuis des mois ou des années ?

Mais aussi, que se passe-t-il lorsque sa famille lui demande : « Raconte-moi ce qui s'est passé. »


Il peut parler mais il peut aussi se taire. Il peut être heureux d'être revenu et, en même temps, regretter certaines personnes rencontrées pendant son séjour. Il peut aimer ses parents et leur en vouloir. Il peut vouloir retrouver l'Ukraine tout en continuant à penser avec des références apprises en Russie. Il peut même avoir honte de certaines choses qu'il a dites ou faites pour s'adapter.

Toutes ces émotions peuvent exister en même temps et c'est précisément là que nous devons changer notre regard. Nous ne devons pas demander à l'enfant de choisir immédiatement entre deux mondes mais nous devons l'aider à reconstruire le sien.



Le retour n'est pas une arrivée mais un processus

C'est une distinction fondamentale.Retrouver un enfant est évidemment la priorité mais après le retour commencent d'autres questions.

·      Où va-t-il vivre ?

·      Avec qui?

·      Dans quel état psychologique ?

·      Peut-il reprendre l'école ?

·      Comment dort-il?

·      Parle-t-il encore ukrainien ?

·      Comment réagit-il lorsqu'il entend parler de la Russie ?

·      Comment réagit-il lorsqu'il retrouve ses parents ?

·      A-t-il peur ?

·      Est-il agressif?

·      Se replie-t-il sur lui-même ?

·      Est-il capable de jouer ?

Et surtout : qui va continuer à l'accompagner six mois, un an, deux ans après son retour?

Nous avons parfois une vision trop administrative du retour. Après avoir retrouvé l’enfant, nous vérifions son identité, il est remis à sa famille et le dossier est clos

Nous oublions que psychologiquement, son histoire commence à peine


Un enfant traumatisé peut avoir besoin de plusieurs mois ou de plusieurs années pour retrouver un sentiment de sécurité. Tous les enfants ne réagiront pas de la même manière, certains auront besoin d'un accompagnement psychologique, d'autres d'une prise en charge médicale. Si certains auront besoin de retrouver une scolarité stable, d'autres auront surtout besoin d'un accompagnement familial.

Mais tous auront simplement besoin, pendant un certain temps, de retrouver le droit d'être des enfants : de jouer, de rire, de créer et surtout de faire confiance.


Une étude européenne rappelle l'ampleur du problème


Il ne faut pas parler du traumatisme de manière abstraite. Une étude publiée en mars 2026 dans BMJ Global Health, intitulée Mental health of Ukrainian children and youth during the Russian-Ukrainian war: a scoping review, a analysé les travaux scientifiques consacrés à la santé mentale des enfants et des jeunes ukrainiens pendant la période 2014-2024. Elle examine notamment les problèmes de santé mentale, les événements traumatiques ainsi que les facteurs de risque et de protection. Cette étude ne porte pas spécifiquement sur les enfants revenus de Russie mais elle rappelle quelque chose d'essentiel : la guerre exerce une pression psychologique considérable sur les enfants ukrainiens et leur santé mentale doit être considérée comme une composante à part entière de la reconstruction.

Nous devons donc éviter une erreur : croire qu'il suffit de ramener les enfants pour réparer les conséquences de la guerre.


Et si nous pensions autrement la reconstruction ?



La  médecine, la  psychiatrie et la psychothérapie sont indispensables, mais je pense que nous devons également élargir notre vision et c'est là que la santé intégrative peut avoir un rôle.

Regarder un enfant dans sa globalité signifie prendre en compte son corps, son sommeil, son alimentation, ses émotions, ses relations, son environnement, son activité physique, sa créativité et son sentiment d'appartenance. Cela ne signifie évidemment pas abandonner la médecine scientifique mais mettre plusieurs compétences autour du même enfant.

Pour un enfant qui a vécu la guerre, cela peut être déterminant car comment reconstruire quelqu'un uniquement en lui demandant de raconter son traumatisme ?


Il faut que l’enfant  retrouve un rythme : dormir, manger correctement, bouger, jouer, rire,  faire confiance à un adulte, retrouver une école, retrouver des amis et il pourra , peut-être, commencer à raconter.


L'art peut devenir un langage lorsque les mots ne suffisent plus


C'est ici que l'art-thérapie me paraît particulièrement intéressante. Un enfant peut ne pas vouloir parler, ne pas savoir comment parler, ne pas avoir les mots mais il peut dessiner, peindre, modeler, danser, écouter de la musique, créer une histoire.

L'art pourra alors devenir un autre langage.


Un enfant victime de guerre peut avoir besoin d'un médecin, d'un pédopsychiatre, d'un psychologue, d'un éducateur, d'un enseignant, d'un travailleur social et d'un accompagnement familial. L'art-thérapie ne remplace aucun de ces professionnels mais vient compléter l'équipe C'est justement cette complémentarité qui me paraît intéressante :

·      Le médecin soigne.

·      Le psychologue accompagne le traumatisme.

·      Le pédopsychiatre intervient lorsque cela est nécessaire.

·      L'enseignant aide l'enfant à retrouver le chemin de l'apprentissage.

·      Et l'art-thérapie peut offre un autre espace d'expression. Un espace dans lequel l'enfant n'est pas obligé de raconter immédiatement ce qu'il a vécu. Il peut simplement créer et t parfois, ce qui ne peut pas être dit apparaît autrement.


L'expérience de la Hibuki Therapy


Une étude publiée en septembre 2025 dans le European Journal of Trauma & Dissociation s'est intéressée à la Hibuki Therapy, une intervention destinée à soutenir des enfants ukrainiens confrontés au traumatisme de guerre. L'étude, menée auprès de 400 enfants ukrainiens entre septembre 2022 et mars 2023, associe des principes psychodynamiques et des techniques d'art-thérapie. Cette expérience est intéressante parce qu'elle part d'une réalité simple : un enfant ne possède pas toujours les mots d'un adulte pour raconter son traumatisme. Le jeu, l'objet, le dessin et la création peuvent alors constituer des portes d'entrée vers l'expression émotionnelle.


L'Europe commence à regarder dans cette direction

Le 13 février 2026, l'OMS Europe et l'Union européenne ont annoncé vouloir renforcer l'intégration des arts et de la culture dans les systèmes de santé, notamment dans le cadre du programme Health Resilience in the Eastern Partnership, auquel participe l'Ukraine.


ENCADRÉ 1 : Quatre propositions européennes pour utiliser l'art comme outil de reconstruction


1.     Créer des ateliers européens de reconstruction par les arts

Dans les centres accueillant les enfants revenus de zones de guerre, l'Europe pourrait financer des espaces dédiés à la création : peinture, dessin, musique, théâtre, danse, écriture, photographie, sculpture ou arts numériques.


2.     Former des art-thérapeutes spécialisés dans les traumatismes de guerre

L'Europe pourrait soutenir des formations associant art-thérapie, psychologie de l'enfant, compréhension du traumatisme, protection de l'enfance et connaissances neuroscientifiques.


3.     Créer un programme européen de recherche sur l'art et le traumatisme de l'enfant

L'Europe pourrait financer des recherches permettant de comparer différentes médiations : peinture, musique, théâtre, danse, écriture ou création numérique. La question que devront se poser les chercheurs est : qu'est-ce qui fonctionne, pour quel enfant, à quel moment et pendant combien de temps ?


4.     Créer un programme européen « Arts et résilience de l'enfance »

L'Europe pourrait aller plus loin et mettre en réseau artistes, art-thérapeutes, psychologues, médecins, enseignants et chercheurs. Les ateliers pourraient être développés dans les écoles, les centres de soins et les structures accueillant les enfants déplacés ou revenus de zones de guerre.



Ramener les enfants, puis leur rendre leur avenir


La première bataille est celle du retour, la deuxième est celle de la reconstruction.

Cette deuxième bataille sera beaucoup moins visible. Elle ne fera pas forcément la une des journaux et ne produira pas de photographies de retrouvailles, mais elle sera déterminante.

Un enfant ne se reconstruit pas uniquement en parlant de ce qu'il a vécu. Il se reconstruit aussi lorsqu'il découvre qu'il peut encore créer quelque chose : une image, une chanson, une histoire, une amitié, un projet, un avenir.


Je pense que l'Europe doit maintenant changer de dimension. Elle ne peut pas seulement financer le retour mais elle doit financer aussi l’après-retour.

L’Europe doit accepter l'idée que la reconstruction d'un enfant victime de guerre ne se mesure pas en quelques semaines mais  peut prendre des années.


ENCADRÉ 2 : Quatre recommandations pour que l'Europe ne laisse pas ces enfants seuls après leur retour


1.     Garantir un accompagnement individuel pendant plusieurs années

Chaque enfant revenu devrait pouvoir bénéficier d'un parcours personnalisé et non d'une prise en charge standardisée. Un suivi devrait pouvoir être maintenu plusieurs années, avec la possibilité de revenir vers les professionnels lorsque de nouvelles difficultés apparaissent.


2.     Créer un véritable « parcours européen de retour »

Le retour ne devrait pas s'arrêter à la frontière ukrainienne. L'Europe pourrait mettre en place un cadre commun permettant de coordonner santé, protection de l'enfance, éducation, soutien psychologique et accompagnement familial.

L'objectif serait simple : ne plus laisser chaque enfant dépendre du hasard du lieu où il revient.


3.     Donner à ces enfants une véritable possibilité de rattrapage scolaire

Un enfant qui a perdu des mois ou des années de scolarité ne doit pas être considéré comme un élève « en retard » car il a vécu une situation exceptionnelle. L'Europe devrait soutenir des programmes de rattrapage scolaire individualisés, mais également l'apprentissage des langues et la réintégration progressive dans une vie scolaire normale.


4.     Créer un observatoire européen de la reconstruction des enfants victimes de guerre

L'Europe dispose de données sur les enfants déplacés, les retours et les besoins de protection mais elle doit aller plus loin.

Il faudrait pouvoir suivre, sur plusieurs années, les parcours de reconstruction : santé mentale, scolarité, relations familiales, intégration sociale, expression artistique, difficultés rencontrées et solutions qui fonctionnent.


Une responsabilité qui dépasse l'Ukraine

La question des enfants ukrainiens revenus de Russie ne concerne pas uniquement l'Ukraine.

Elle nous concerne tous car ce qui se joue aujourd'hui autour de ces enfants pose des questions beaucoup plus larges

·      Que fait une société lorsqu'un enfant revient d'une guerre ?

·      Sommes-nous capables de lui rendre uniquement sa famille ou sommes-nous capables de lui rendre également son avenir ?


Nous devons continuer à rechercher les enfants qui sont encore séparés de leurs familles. Nous devons continuer à documenter ce qui leur est arrivé, mais nous devons également préparer maintenant l'étape suivante, qui est : que faisons-nous d’eux lorsqu’ils reviendront?


Ramener un enfant chez lui est une obligation. L'aider à redevenir lui-même est une responsabilité.

 
 
 

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